04/01/2008

29/11/2007: L'un dans un linceul, l'autre sur des béquilles ...

 

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Ha'aretz

L'un dans un linceul, l'autre sur des béquilles
(Raison du décès : tir de près)

Gideon Lévy et Miki Kratsman


Gideon Lévy

"La porte de la chambre d’hôpital de Mohamed était fermée et gardée par deux policiers. Chacun des proches a eu droit à cinq minutes de visite. C’est la mère qui est entrée la première. Elle raconte que Mohamed était sous assistance respiratoire, inconscient et que son corps était froid. Il avait la tête et la main bandées. Ses mains et ses pieds étaient pris dans des entraves métalliques. Hijar a raconté qu’elle s’était mise à trembler et à crier : « Pourquoi l’attache-t-on ? A quoi servent ces entraves ? Est-ce que vous croyez vraiment qu’il va se lever pour vous attaquer ? »"

Haaretz, 23 novembre 2007 www.haaretz.co.il/hasite/pages/ShArtPE.jhtml?itemNo=927134 Au milieu de la nuit, des centaines de geôliers ont envahi les campements de la prison de Ketziot, tirant et frappant. Selon des témoins, le détenu Mohamed Ashkar aurait été tué d’un tir à la tête. Son frère, Louis, avait récemment été libéré de cette même prison, paralysé d’une jambe à la suite des tortures subies lors des interrogatoires de la Sûreté générale (Shabak).

Après l’appel du soir, les prisonniers sont allés dormir. A deux heures du matin, ils ont été réveillés, paniqués à la vue de centaines de geôliers armés, des membres des unités Massada et Nachshon, qui envahissaient les tentes. Très vite l’endroit s’est transformé en champ de bataille. Les geôliers tiraient à l’aide d’armes diverses et variées, et les prisonniers leur lançaient des légumes et d’autres objets.


Louis Ashkar près de la tombe de son frère Mohamed dans le village de Sayda.

D’après les déclarations communiquées par plusieurs prisonniers aux membres du Comité public contre la torture en Israël, les geôliers ont recouru à une grande violence contre les détenus. Ils ont tiré sur eux et les ont frappés à coups de matraques, même quand ils étaient déjà étendus par terre et menottés ; ils auraient poussé plus de 400 détenus dans la petite salle des visites qui n’accueille que difficilement quelques dizaines de personnes. Bilan : outre de nombreux blessés, un prisonnier a été tué par une munition dont la nature n’est pas claire, et qui, selon les témoignages des détenus, lui a été tirée de près, à la tête.

Le prisonnier qui a été tué s’appelait Mohamed Ashkar, 29 ans. Il y a quelques mois, nous nous étions rendus chez lui, dans le village de Sayda. C’était peu de temps après la libération de son frère aîné, Louis, de cette même prison de Ketziot. Louis a la moitié du corps paralysée, conséquence des tortures qu’il a subies lors des interrogatoires de la Sûreté générale (Shabak). Dans le salon de la maison, nous avions vu alors un superbe dessin figurant un prisonnier cachant sa tête entre ses jambes, et qui avait été réalisé par son frère Mohamed. Maintenant, Mohamed a été atteint par un tir à la tête, en prison. Dans la maison des parents, qui se trouve en face de la tombe – on traverse la route et on entre dans le cimetière – on pleure ce fils tué en prison et cet autre devenu invalide. C’est ça la libération de prisonniers pour la famille Ashkar : l’un dans un linceul, l’autre sur des béquilles. Que s’est-il passé dans la nuit du 22 octobre, dans la prison de Ketziot ? Louis a rassemblé des témoignages de prisonniers qui ont été libérés depuis lors et qui sont passés chez lui. Sa description correspond aux déclarations récoltées par le Comité public contre la torture en Israël auprès de quatre détenus dont les témoignages forment un tableau semblable. « Tout à coup, à deux heures du matin, nous avons entendu des cris et des tirs et nous sommes sortis dans la cour pour voir ce qui ce passait », a raconté le détenu Omar Salah. « Celui qui sortait dans la cour se faisait tirer dessus par-delà la clôture. Ensuite, les forces ont ouvert la clôture et l’ont franchie. Ceux qui regardaient se faisaient tirer dessus. » « Ils lançaient des grenades détonantes en direction de la section », a raconté un autre prisonnier, Majid Salit. « Quand ils nous ont vus, ils nous ont demandé d’entrer dans la section, nous avons refusé et ils nous ont assaillis… Quand ils ont tiré sur nous, nous avons commencé à leur lancer des objets… Ils ont continué à tirer jusqu’à ce qu’ils nous aient repoussés dans un coin de la section… 30 détenus ont été blessés… Nous sommes tous sortis en rampant par terre. Il nous était interdit de regarder en direction des forces. Toutes nos têtes étaient par terre. Ils choisissaient chaque fois un groupe de dix, se mettaient à les frapper avec de grandes matraques et les ramenaient dans les sections. Quand ça a été mon tour, j’ai dit que j’étais blessé… Ils m’ont mis sur le côté et ils ont commencé à me frapper à coups de matraques. Ils me poussaient en arrière. Ils m’ont fait entrer dans la section des visites : il y avait là 400 prisonniers… Nous sommes restés assis là, ensanglantés, pendant deux heures… Sur le chemin menant à l’ambulance, ils nous frappaient, même quand j’étais dans l’ambulance – ils nous frappaient avec les matraques ». Aux dires des prisonniers, ce sont les tirs des geôliers qui ont mis le feu aux tentes. Dans la salle des visites où ils avaient été poussés par centaines, il n’y avait, selon Omar Salah, pas d’air et les prisonniers ont brisé une vitre pour pouvoir respirer. « Les forces sont arrivées et ont commencé à tirer dans la salle », dit-il. A propos des munitions, un prisonnier, Sofian Jamjoum a apporté ce témoignage : « Un geôlier m’a tiré dans la jambe d’une distance d’un mètre, alors que je lui parlais. Il m’a tiré dessus avec une arme qui ressemble à une arme de chasse. C’est la première fois que je vois une telle sorte de balles. Une balle de la taille d’un œuf, avec à l’intérieur à peu près 200 petites balles de métal… Ils m’ont laissé dans la tente en dépit du fait que je saignais puis ils m’ont emmené dans la salle des visites, blessé et ensanglanté, avec 400 autres détenus dans une petite salle fermée, sans fenêtre. A ce moment-là, j’ai perdu connaissance. » Sur les circonstances de la mort de Mohamed Ashkar, Omar Salah a rapporté ceci : « Le martyr avait fui et était entré dans sa tente qui était à côté de la clôture. Les soldats sont entrés dans les tentes. Mohamed était près de l’entrée de la tente numéro 3, à l’intérieur, et le soldat était à environ un mètre… Quand le martyr a été touché et est tombé, il était face au soldat, je le vois encore. » Majid Salit : « Il était à côté de l’entrée de notre section et regardait ce qui se passait. Un type des forces de sécurité est arrivé, le visage couvert. Il est arrivé à moins d’un mètre, a pointé son révolver vers sa tête et a tiré. Il s’est écroulé. Les autres détenus ont demandé qu’on l’emmène à l’hôpital et ils se sont mis à crier. Il était étendu par terre. Ils ne l’ont emmené que quand les tentes ont pris feu. » Les chaises du deuil sont encore rangées dans un coin de la cour de la maison qui est face au cimetière. Louis entre dans la pièce, clopinant sur ses béquilles, traînant avec difficulté sa jambe paralysée. Le petit Moujhad entre, lui aussi : c’est un beau gamin de trois ans qui demande où est papa. Papa est mort. Louis a vu Mohamed pour la dernière fois le 10 mai, quand lui-même avait été libéré de Ketziot. Pendant cinq mois, les deux frères avaient été détenus ensemble, le lit de l’un à côté du lit de l’autre : Mohamed veillait à tous les besoins de son frère invalide. Mohamed était censé être libéré de prison le mois prochain. Les deux frères ne cessaient de parler de l’avenir. Mohamed rêvait d’ouvrir un magasin de réparation de téléphones portables à Tulkarem tout proche. A la maison, à Sayda, l’épouse attendait, et l’enfant et l’appartement qui se construisait au-dessus de la maison des parents, en face du cimetière. « Nous nous sommes quittés à l’entrée de la section. Je me suis éloigné et je ne l’ai plus vu. Par la suite, il m’a envoyé son bonjour par l’intermédiaire de détenus qui avaient été libérés », raconte Louis, en hébreu. Le père de la famille, Sati, est lui aussi accueillant, s’exprimant bien en hébreu. Il n’avait plus vu Mohamed depuis son arrestation il y a deux ans. Il lui était interdit de lui rendre visite. Son épouse, Hijar, avait encore vu son fils lors d’une visite à la mi-octobre. Mohamed lui avait dit que ce serait sa dernière visite : « La prochaine fois, c’est moi qui vous rendrai visite, et cette fois ce sera pour toujours », lui avait-il dit à travers la cloison de verre. Il avait aussi dit à sa mère qu’il comptait « les jours, les heures et les minutes » jusqu’à sa libération. Une semaine plus tard, il était tué en prison. Le 23 octobre, on leur a téléphoné de la Croix Rouge Internationale : « Mohamed a été grièvement blessé en prison et il a été hospitalisé à l’hôpital Soroka de Beer Sheva. Essayez d’organiser une visite. » La famille s’est rendue dans les bureaux de la Croix Rouge Internationale à Tulkarem où on lui a fait savoir que ni le père ni le frère, Louis, ne seraient autorisés à entrer en Israël. La mère de Mohamed, son épouse et le précédent chef du conseil du village se sont rendus à Beer Sheva à bord d’une voiture de l’organisation, après avoir été retenus deux heures durant au checkpoint de Taibeh. La porte de la chambre d’hôpital de Mohamed était fermée et gardée par deux policiers. Chacun des proches a eu droit à cinq minutes de visite. C’est la mère qui est entrée la première. Elle raconte que Mohamed était sous assistance respiratoire, inconscient et que son corps était froid. Il avait la tête et la main bandées. Ses mains et ses pieds étaient pris dans des entraves métalliques. Hijar a raconté qu’elle s’était mise à trembler et à crier : « Pourquoi l’attache-t-on ? A quoi servent ces entraves ? Est-ce que vous croyez vraiment qu’il va se lever pour vous attaquer ? » Elle raconte que les policiers l’ont fait taire et lui ont dit qu’elle faisait du tort à son fils. Après la fin de la visite, la mère a supplié de pouvoir rester : « Peut-être se réveillera-t-il ? Peut-être remuera-t-il et que je pourrai l’aider ? », mais les policiers lui ont dit qu’elle devait s’en aller. Une heure après qu’ils sont partis de là, le téléphone a sonné : Mohamed était mort. Louis : « Nous avons entrepris de faire ce qu’il faut pour recevoir le corps et ils ont commencé à nous parler d’autopsie. Nous avons dit que nous ne voulions pas, c’était clair, une blessure à la tête, et ça ne s’est pas passé chez lui à la maison mais à l’intérieur de la prison. Ils ont dit qu’une autopsie s’imposait. » La famille s’est adressée au tribunal pour empêcher l’autopsie mais il est vite apparu qu’elle avait déjà été réalisée. Le rapport de l’institut de médecine légale de l’Université Al-Quds dont le délégué a assisté à l’autopsie réalisée par le professeur Yehouda Heis à l’institut de médecine légale d’Abou Kabir, donne cette description : « … blessure ronde, d’un diamètre d’environ 3 cm… au milieu du front, au-dessus du sourcil gauche… Sur la droite du front, traumatisme cerné de rouge. Cette rougeur est considérée comme un des degrés d’une brûlure due à une surface métallique ayant une température élevée. » Le docteur Boaz Sagie, spécialiste en chirurgie, a écrit à l’association des Médecins pour les Droits de l’Homme pour que celle-ci enquête, elle aussi, sur les incidents de la prison : « … Les résultats de l’autopsie sont sans équivoque. La raison du décès est un coup à la tête par un objet contondant, sans blessure pénétrante. La cause de la blessure est apparemment un objet de forme arrondie qui a provoqué une fracture de l’os frontal dans sa partie gauche, autrement dit le coup est venu de face. » Voici les images vidéo sur le téléphone portable de Louis : le corps de Mohamed, recousu sur toute sa longueur, deux blessures à l’avant du crâne, une blessure à la main, les yeux et la bouche grands ouverts – un homme maigre de 29 ans. Ils ont enterré Mohamed dans le cimetière qui est en face de la maison, dans la parcelle des martyrs. A Sayda, village de 3.000 habitants, il y a eu 23 tués au cours de l’actuelle Intifada, apparemment la proportion la plus élevée dans les Territoires. Toute une série d’organisations exigent une enquête approfondie sur ce qui s’est passé dans la prison. Les avocates du Comité public contre la torture en Israël, Yaara Kalmanowitz et Nora Al-Atawneh, ont écrit au commissaire Aharon Zargrov, qui commande l’unité nationale chargée des enquêtes sur des gardiens de prison, qu’ « il ressort apparemment des témoignages que des membres de l’unité Massada ainsi que des membres des services pénitentiaires ont commis des actes criminels divers au moment où ils ont envahi les tentes et encore après. Il y a lieu de mener une enquête criminelle et d’examiner si Mohamed Ashkar qui a été tué, n’a pas été victime d’un meurtre… En outre, il y a lieu d’enquêter sur les nombreux actes d’agression et les mauvais traitements à l’encontre de gens sans défense tels qu’ils ont apparemment été commis contre des détenus dans les temps qui ont suivi l’incursion. » Le directeur de l’association des Médecins pour les Droits de l’Homme, Hadas Ziv, s’est adressé par écrit au Premier Ministre, au Ministre de l’Intérieur et au Conseiller juridique du gouvernement, pour exiger un examen externe des incidents de Ketziot. L’avocate Abir Bachar, de la clinique pour les droits et la réhabilitation des détenus de la faculté de Droit de l’Université de Haïfa, exige du Conseiller juridique du gouvernement de nommer une commission d’enquête externe et indépendante, devant examiner les incidents survenus dans la prison et ouvrir une enquête criminelle contre des membres de l’unité Massada pour « le soupçon d’avoir commis des actes d’agression physique, ayant même entraîné la mort, et d’avoir violé les procédures de sommation avant d’ouvrir le feu et de dispersion de manifestations ». Une demande semblable a également été introduite par le Centre palestinien pour les Droits de l’Homme dans une lettre au commissaire des services pénitentiaires. Le porte-parole des services pénitentiaires, Yaron Zamir, a répondu ainsi à une interpellation de « Haaretz » : « Suite au déchaînement de centaines de prisonniers de sécurité sur un des secteurs de la prison de Ketziot, déchaînement incluant le fait d’avoir mis le feu au site, mettant en danger la vie des gardiens et la vie des autres détenus, le prisonnier a été blessé et est décédé plus tard à l’hôpital Soroka. Suite à l’incident, un examen est en cours ainsi qu’une enquête sur le cas. Lors de l’achèvement de l’examen et de l’enquête, nous pourrons donner plus de détails sur l’incident et ses circonstances ».

La porte-parole de l’hôpital Soroka, Inbar Darom-Guter, a communiqué ceci à « Haaretz » : « Le blessé a été transféré à l’hôpital dans un état critique. Sur instructions des autorités de la sécurité, on l’a menotté. L’équipe médicale s’est adressée, suivant la procédure, aux autorités de la sécurité avec la demande de pouvoir le détacher. A notre grand regret, le patient est décédé (sans lien avec le fait d’avoir été attaché) avant l’arrivée de la réponse des autorités de la sécurité ».

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)


Source : Michel Ghys

 

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21:45 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, B6180 Courcelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |  Imprimer | | | | |

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